Tribune de Jean-Christophe Trassard, Directeur Affaires Publiques, Communication et Marketing d’Ecocem France
La transition bas carbone dans la construction ne dépend pas seulement de l’innovation industrielle. Elle dépend tout autant des orientations qui déterminent quelles solutions peuvent émerger, se déployer et changer réellement l’empreinte carbone du secteur. Pour un industriel engagé dans la décarbonation du ciment, les politiques publiques ont l’opportunité de favoriser l’innovation et d’accélérer le déploiement des technologies bas carbone.
Les politiques et commande publiques peuvent être des leviers impactants. L’enjeu n’est pas théorique. Le ciment représente environ 8 % des émissions mondiales de CO₂. Face à un tel enjeu chaque décision publique peut accélérer la transformation.
Les pouvoirs publics peuvent soutenir efficacement la décarbonation du ciment et du béton, en s’appuyant sur des critères simples et objectifs pour identifier les innovations réellement pertinentes. Quatre conditions me semblent déterminantes.
1. Une innovation réellement bas carbone
La première exigence est évidente : une innovation ciment bas carbone doit engendrer une réduction massive des émissions. Le critère bas carbone ne peut pas se limiter à une amélioration marginale ou incrémentale. Dans un secteur aussi émetteur que le ciment, les gains doivent être visibles et significatifs. Chez Ecocem, la technologie ACT permet de réduire jusqu’à 70 % les émissions de CO₂ du ciment. C’est ce type de rupture technologique qui peut réellement changer la trajectoire climatique de la construction.
2. La techno-neutralité
Deuxième principe : la neutralité technologique. Les pouvoirs publics n’ont pas vocation à privilégier une technologie plutôt qu’une autre. Leur rôle est d’établir un cadre objectif permettant de comparer les solutions. Cela passe par des indicateurs vérifiables : empreinte carbone, performance technique, efficacité industrielle et impact économique. Aujourd’hui, certaines orientations privilégient fortement des technologies spécifiques, comme la capture et stockage du carbone (CCS), sans toujours mesurer pleinement leur efficacité économique et leur maturité industrielle. Miser uniquement sur ces choix constituerait un pari alors même que des solutions déployables plus rapidement sont disponibles.
Le débat ne doit pas être idéologique. Il doit être fondé sur des indicateurs mesurables et comparables.
3. Des coûts maîtrisés
Troisième critère : le coût. Une technologie bas carbone ne peut transformer un secteur industriel que si elle est économiquement viable. Sinon, elle reste confinée à ce que je nommerai des micro-niches marketing : des projets emblématiques, parfois spectaculaires, mais incapables d’avoir un impact notable.
La décarbonation du ciment se fera avec des solutions massifiables, capables d’être déployées à grande échelle dans les cimenteries et les centrales à béton actuelles. C’est précisément l’approche d’Ecocem depuis sa création : développer des technologies capables d’avoir un impact réel et immédiat sur les émissions du secteur.
4. Des technologies éprouvées
Enfin, pour être impactante, une innovation doit être techniquement incontestable. Dans la construction, la sécurité et la performance ne peuvent jamais être compromises. Les nouvelles solutions doivent donc démontrer leur fiabilité à travers les processus de certification et de validation existants. Lorsqu’une technologie a franchi l’ensemble des étapes d’évaluation technique et réglementaire, elle devient ce que j’appelle une innovation éprouvée : innovante, et parfaitement fiable.
Une politique publique réunissant ces quatre critères paraît salutaire.
Le principal obstacle au déploiement rapide de ces innovations n’est plus la technologie. Il est normatif et réglementaire. Le secteur du ciment et du béton est encadré par des normes complexes, qui évoluent lentement et restent souvent fragmentées entre les pays européens. Cette situation crée une inertie considérable. Comme le résume Donal O’Riain, fondateur d’Ecocem : « La contrainte ne réside pas dans l’innovation, mais dans les cadres politiques et réglementaires qui déterminent quelles solutions peuvent être compétitives et déployables à grande échelle. »
Longtemps, les industriels ont dû s’adapter au rythme lent de l’évolution réglementaire. Aujourd’hui, l’innovation industrielle progresse plus vite que les cadres normatifs. Aussi les politiques publiques ont l’opportunité d’accompagner ce mouvement. Sans cela, les innovations bas carbone resteront confinées dans les laboratoires ou au niveau de démonstrateurs industriels, alors même qu’elles pourraient être déployées largement.
Le développement industriel d’une innovation bas carbone est un processus exigeant. Une entreprise peut financer quasiment seule une première usine. Mais cette première unité doit être considérée pour ce qu’elle est : un démonstrateur industriel.
Le véritable enjeu vient ensuite : le passage à l’échelle. C’est précisément l’objectif des nouveaux projets industriels annoncés par Ecocem lors de Choose France 2025, avec la création de quatre nouvelles usines. Pour une ETI industrielle comme la nôtre — ni start-up, ni grand groupe multinational — le soutien public est déterminant pour accélérer ce déploiement. Ce soutien peut prendre plusieurs formes : subventions ciblées, aides remboursables, financements à taux préférentiels, garanties bancaires.
L’objectif n’est pas de substituer l’investissement public à l’investissement privé. Il est d’accélérer la diffusion de technologies qui servent l’intérêt collectif.
Au-delà des politiques industrielles, la commande publique constitue un levier extrêmement puissant pour accélérer la transition bas carbone dans la construction. Elle joue un double rôle.
D’abord, un rôle de catalyseur économique. Les marchés publics permettent à des innovations industrielles de trouver rapidement des débouchés à grande échelle. Ensuite, un rôle d’exemplarité. Lorsque les pouvoirs publics adoptent des solutions innovantes, l’ensemble de la filière de la construction suit.
L’impact potentiel est considérable : selon Mission Possible Partnership, le secteur public représente 40 à 50 % du volume de béton acheté, notamment via les infrastructures et les programmes publics de construction[1]. En France, la structure même de la commande publique multiplie les opportunités. Elle est en effet actionnable au niveau des communes, intercommunalités, Départements, Régions, État et Union Européenne.
La commande publique peut jouer un rôle majeur en intégrant des critères carbone objectifs dans les cahiers des charges. Par exemple : définir des seuils d’empreinte carbone par mètre cube de béton. Cette approche est neutre technologiquement et permet aux solutions les plus performantes d’émerger naturellement.
Le déploiement des technologies bas carbone peut s’accélérer très rapidement. Réduire de 70 % l’empreinte carbone du ciment n’est pas un acte isolé. À l’échelle d’un pays comme la France, l’impact est considérable. Ce n’est pas un coup de baguette magique, mais un levier disponible et puissant pour réduire les émissions du secteur de la construction. Et surtout, ces technologies sont faciles à déployer dans les infrastructures industrielles existantes. L’enjeu n’est donc pas l’innovation, mais le rythme du déploiement. Si nous avançons seulement par améliorations incrémentales limitées, la transformation sera trop lente.
À l’inverse, avec des politiques publiques et une commande publique qui jouent le rôle d’accélérateurs, l’industrie du ciment peut devenir l’un des premiers secteurs industriels capables de réduire rapidement ses émissions. Les technologies existent. Leur efficacité est démontrée.
La question n’est plus technologique. Elle est dans le déploiement à grande échelle.
[1] “Making Net-Zero Concrete and Cement Possible” (Mission Possible Partnership, 2022)
Ecocem a signé un mémorandum d’entente avec Tata Steel IJmuiden (TSIJ) afin de renforcer la collaboration pour le développement et l’utilisation potentielle de laitiers d’aciérie de nouvelle génération dans la fabrication de ciment, de mortier et de béton à empreinte carbone réduite à travers l’Europe.
Le ciment bas carbone est prêt. Les politiques et réglementations doivent désormais suivre.