• L'avenir du ciment
20 Feb 26 | 7 min. de lecture

Tribune de Donal O’Riain, fondateur et CEO d’Ecocem, publiée dans Concrete Magazine

Donal O'Riain
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L’application des normes dans les cahiers des charges, les assurances et les marchés publics accuse un retard par rapport aux résultats démontrés sur le terrain.

Le secteur du ciment fait face à un tournant décisif. La réduction des émissions de carbone dans le ciment n’est plus une ambition stratégique à long terme. C’est une condition préalable immédiate pour que l’industrie puisse continuer à opérer. Face aux émissions de gaz à effet de serre record en 2025, l’urgence n’a jamais été aussi grande. Le ciment demeure responsable de près de 8 % des émissions mondiales de CO₂, et la demande en béton continue d’augmenter à mesure que le monde renouvelle et étend ses infrastructures. » constate Donal O’Riain

« Fort de près de quarante ans d’expérience dans ce secteur, j’ai été témoin à maintes reprises de promesses et de retards, sans jamais voir la technologie du ciment bas carbone et l’impératif climatique s’aligner aussi étroitement. »

Une réponse explicite à la question technologique

Au cours de la dernière décennie, les ciments à bas taux de clinker et les autres technologies de ciment bas carbone ont franchi le cap décisif de la recherche en laboratoire vers leur déploiement sur le terrain. Les essais à grande échelle, démonstrateurs et applications sur chantier montrent désormais qu’il est possible de décarboner fortement le ciment sans compromettre la résistance, la durabilité et la sécurité des ouvrages.

 

 

L’adoption croissante des additions minérales (en anglais, SCMs : supplementary cementitious materials à travers l’Europe renforce ce point, conforté par un ensemble de recherches, de données opérationnelles et de conseils techniques dont le nombre ne cesse de croître. En résumé, le secteur est passé de la démonstration de faisabilité à la démonstration de performance.

Ce cap est important pour ceux d’entre nous qui ont passé des années à promouvoir cette approche. Elle modifie en effet fondamentalement la trajectoire de décarbonation de l’industrie cimentière.

De la faisabilité au déploiement à grande échelle

Chez Ecocem, nous avons délibérément mis l’accent sur la validation des performances dans des conditions pratiques, conscients que l’innovation n’a de valeur que si elle fonctionne en dehors des environnements contrôlés. Ces efforts ont permis d’acquérir la certitude que le ciment bas carbone peut être produit et exploité à l’échelle industrielle. Cette transition de la faisabilité au déploiement à grande échelle bat actuellement son plein.

Au Royaume-Uni, par exemple, ACT (technologie de ciment bas carbone d’Ecocem) a été validée lors d’un essai mené avec le groupe Sisk (groupe européen de construction et d’immobilier) à Wembley Park. Les résultats ont révélé une réduction des émissions de carbone de plus de 70 % tout en conservant les mêmes performances. Une décarbonation significative est donc possible dans le cadre de projets concrets à l’échelle industrielle.

La performance plutôt que la prescription

Toutefois, les normes relatives au ciment et au béton restent trop contraignantes dans la plupart des pays européens. Cette situation favorable aux produits historiques  et ralentit l’adoption de nouvelles solutions déjà conformes aux exigences de performance. Cette rigidité se répercute tout au long de la chaîne de valeur. Les prescripteurs, les assureurs et les organismes de réglementation sont réticents à s’écarter des normes, même lorsque les données scientifiques sous-jacentes sont probantes.

Résultat : le secteur se trouve freiné dans ses efforts pour réduire ses émissions de manière significative et rapide alors que l’adoption de mesures politiques claires entraînerait une réaction rapide des marchés. En effet, les exigences des marchés publics, les benchmarks du carbone incorporé  et les obligations de réduction de la teneur en clinker ont toutes démontré leur capacité à accélérer le changement. À l’inverse, un cadre politique et réglementaire qui ne suit pas le rythme des évolutions technologiques peut saper la confiance et retarder les investissements.

En Europe, un autre risque réside dans la fragmentation des approches entre les pays. Ce qui oblige les technologies à prouver à plusieurs reprises leur conformité et leur acceptabilité par les assurances. Cette redondance requiert du temps et des ressources financières qui seraient mieux investis dans le déploiement.

La réforme réglementaire doit désormais rattraper son retard sur les progrès technologiques, en s’orientant vers des normes basées sur les performances pour le ciment et le béton. Spécifier les résultats plutôt que la composition favorise l’innovation tout en garantissant la sécurité et la durabilité, et reflète mieux la manière dont les ingénieurs évaluent déjà le ciment et le béton dans la pratique.

 

À l’échelle de l’UE, la révision de la norme EN 197 relative au ciment est en cours. Une version actualisée est attendue à l’horizon 2027. Il s’agit d’une étape importante, car elle modernisera la définition des composants du ciment et ouvrira la voie à des solutions à faible teneur en clinker. Parallèlement, les travaux de réforme de la norme européenne relative au béton ont débuté, l’harmonisation étant prévue vers 2028.

Au Royaume-Uni, des directives précisent déjà comment les nouveaux liants peuvent être utilisés dans le béton, mais uniquement au cas par cas, en fonction de chaque projet. Des efforts sont actuellement déployés pour intégrer ces approches dans la norme britannique BS 8500 relative au béton, mais ce processus prendra encore plusieurs années.

Conjointement, ces processus témoignent d’une évolution positive. Cependant, par nature, la réforme des normes progresse lentement et la réalité actuelle du marché reste très fragmentée. Tant que ces normes ne seront pas finalisées et pleinement mises en œuvre, les entreprises qui développent des liants innovants devront continuer à composer avec un ensemble disparate de règles et d’homologations nationales.

À terme, si l’Europe souhaite accélérer le déploiement du ciment et du béton bas carbone, elle doit reconnaître que la réforme des normes est un engagement à long terme et non une solution ponctuelle. De plus, il est important de reconnaître que la décarbonation à grande échelle ne peut être réalisée uniquement au moyen de la technologie. Elle dépend d’une collaboration soutenue entre les universités, l’industrie, les décideurs politiques et les régulateurs afin de combler les lacunes qui subsistent en matière d’innovation et d’accès au marché.

En novembre dernier, lors du deuxième Symposium Scientifique d’Ecocem, qui a réuni, à Paris, certains des plus éminents scientifiques spécialisés dans les matériaux, nous avons formé le Conseil Consultatif en Sciences des Matériaux d’Ecocem, reflétant ainsi une conviction que je défends depuis des années : la science indépendante doit être au cœur de l’élaboration des politiques si nous souhaitons réellement faire évoluer la situation. De telles initiatives sont nécessaires pour orienter les changements politiques et réglementaires et garantir que les priorités de recherche reflètent les besoins réels du marché.

Une fenêtre d’action réduite

Les technologies de ciment bas carbone connaissent une avancée rapide. De plus, elles ont fait leurs preuves et peuvent être déployées à grande échelle sans imposer de coûts prohibitifs. L’Europe a la possibilité de jouer un rôle de premier plan dans sa mise en œuvre.

Toutefois, cet objectif ne peut être atteint qu’en adoptant une nouvelle approche politique en matière de normes, d’approvisionnement et d’investissement. Fait important : la science nous permet désormais de nous diversifier et de ne plus nous focaliser exclusivement sur la capture, l’utilisation et le stockage du carbone (CCUS) qui, en raison de son coût trop élevé, ne peut jouer un rôle significatif dans la décarbonation de l’industrie cimentière mondiale. Nous pouvons désormais privilégier toute une gamme de ciments bas carbone, compétitifs et rapidement déployables.

Cette initiative permettra au secteur mondial du ciment, jusqu’ici considéré comme difficile à décarboner, de s’aligner sur l’objectif de limitation du réchauffement climatique à +1,5 °C. Si les années à venir constituent un tournant pour le ciment, 2026 devrait marquer le moment où le déploiement rattrapera enfin les ambitions et où le ciment bas carbone deviendra la norme plutôt qu’une alternative.

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